La Rue : Nouvelle position


« L’idée même de rue aujourd’hui a basculé; avant elle revêtait une connotation négative, on parlait d’enfants des rues, de musique de rue… L’art de la rue était hors des musées donc n’était pas reconnu. On opposait musique populaire à grande musique… Souvenez-vous de Le Corbusier et de sa détestation de la rue. Mais, à côté de ce mépris ambiant coexistait la notion de fascination, et cette ambivalence perdure, car la rue c’est l’univers de tous les possibles, des lieux où tout peut émerger, de façon positive ou négative. L’exposition « Né dans la rue- Graffiti » qui a eu lieu à la Fondation Cartier il y a un an et la première Nuit du Street Art, place Saint Sulpice, montrent que la rue s’est institutionnalisée. Elle a acquis une forme de reconnaissance, politique, culturelle et économique, puisqu’il y a production de valeur. La rue devient ainsi une valeur marchande. Tous les festivals « off » ou initiatives spontanées sont de plus en plus repris par des  associations organisées. La rue s’est transformée en un lieu de sociabilité que l’on se réapproprie entre autres via des vide-greniers ou des pique-niques… On s’inspire de la rue, tous les magazines féminins proposent une page reprenant la mode de la rue, les bloggeurs s’en inspirent également.

Les villes d’aujourd’hui comme celles de jadis -et bien sûr les villages aussi- connaissent toutes des fêtes traditionnellement qualifiées de rituelles. Durkheim y voit des moments d’effervescence collective qui expriment des réalités collectives. Les villes reproduisent cette logique symbolique qui anime ce type de pratiques sociales en rupture avec la vie ordinaire. Mais depuis une dizaine d’années, de nouveaux rendez-vous festifs rythment notre quotidien urbain. Les coulisses de la ville reprennent des couleurs. Des manifestations événementielles et répétitives ont été créées. Ce sont de véritables rendez-vous comme les Nuits Blanches ou Paris Plage, qui s’inscrivent comme une ritualité urbaine. A travers elles, les parcours des villes ordonnent leur réalité d’une certaine manière. Le promeneur est guidé pas à pas dans une agglomération faite de lieux reconnus selon de nouveaux codes (mise en scène, accessibilité, gratuité), engendrant de nouveaux usages. L’objectif de ce type d’opération est de déclencher des comportements qui font des clins d’œil à l’aspect ritualisé de certaines pratiques courantes. La finalité est de produire un rassemblement qui prend la forme d’une véritable performance, ce qui explique l’intervention croissante des artistes dans la ville (performers, designers, scénographes) et bien évidemment des marques. Le potentiel d’une ville peut être révélé grâce à une transformation ludique ou culturelle des lieux (ndlr : certaines marques ont tout compris et ont investi des quartiers entiers de villes à l’étranger). Enfin, il n’y a plus de territoire interdit ou confisqué. Toute la cité est ouverte ou offerte. D’aucuns rêvent même d’une ville en fête ininterrompue!

La rue est un terrain de jeux. On n’y va plus par obligation mais par plaisir. Autrefois, on la subissait puis on se l’est réappropriée. Maintenant, on l’invente et on lui donne un statut à échelle humaine. Les pique-niques urbains, de plus en plus à la mode (en petit comité ou par centaine de milliers de personnes comme lors du «Dîner en Blanc»), participent ainsi à sa scénographie. De plus, qu’il s’agisse de la Fête des voisins, de la Nuit des Musées ou de la Fête de la musique, toutes ces manifestations ont une caractéristique commune : leur gratuité. Ce qui détourne la logique habituelle de certains lieux. Le citadin n’est donc plus un simple consommateur ou un habitant qui fait ses courses, mais un promeneur, un flâneur comme celui si bien décrit par Baudelaire. Regardez le retour du Canal St Martin aux piétons le week-end, celui des quais de la Tamise aux londoniens ou encore les plages urbaines comme bien sûr à Paris, Saint Quentin, Toulouse, Lyon et Budapest. Ce n’est pas non plus un hasard aujourd’hui, si à Paris, on veut redonner leur vraie fonction initiale aux Grands Boulevards. Quelle que soit la manifestation, les visiteurs rentrent dans le jeu, et en y participant, font partie du processus même de transfiguration des lieux de la ville. On vit pleinement des moments de réenchantement. »

- Emmanuelle Lallement auteur de La ville marchande, enquête à Barbès

1 commentaire

  • 11 avril 2011 at 3 h 06 min // Répondre

    L’art de la rue contribue dans la création de nouveaux environnements de démocratisation, il peut rendre transparent, ou du moins questionner les systèmes de contrôle dans notre environnement, tout comme l’importance du rapport (de la connexion) aux plus grandes forces sociales. L’art de la rue est un outil humain que l’on peut pratiquer pour la transformation du tissu social, mais il ne crée pas de révolutions seules, car il s’agit culturellement d’un mouvement.

    Notre espace visuel est un environnement complexe et il est facile de simplement créer l’illusion d’une démocratie, plutôt que la pratique démocratique elle-même. La récupération de ces espaces visuels doit devenir la scène pour nos interventions plus profondes dans l’espace physique. Il est dans l’intérêt du statu quo pour reléguer toutes les questions et interrogations d’importance politique au monde bidimensionnel du mur publicitaire, le panneau d’affichage et l’écran de télévision…

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